« Sicario bébé » de Fanny Taillandier - Quand le réel irrigue la fiction

  • Publié le

    15/01/2026

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visuel couv sicario bébé

Inspiré de plusieurs faits divers, Sicario bébé capte une violence diffuse, banalisée, souvent médiatisée : celle de très jeunes exécutants recrutés pour tuer dans le cadre du trafic de drogue. Une violence que l’on montre beaucoup, mais que l’on interroge rarement en profondeur. C’est précisément là que se situe le geste de Fanny Taillandier : ne pas reproduire le fait divers, mais le traverser. Le résultat est vertigineux.

Raconter la violence depuis l’ordinaire

Dans Sicario bébé, Fanny Taillandier choisit une approche percutante : commencer par ce que le crime à venir a de plus banal. Des vies adolescentes. Un amour fragile. Un futur bouché. Blaise et Djen ont 17 ans, sont lycéens, s’aiment et attendent un enfant. Rien de spectaculaire, rien de marginal. Ils ne sont ni en rupture scolaire ni déjà happés par la délinquance. Mais ils vivent dans un monde où il devient difficile de se projeter. L’avenir semble fermé, l’horizon sans issue. La violence n’est pas un désir ni une pulsion : elle finit par apparaître comme une solution presque pragmatique.

Une jeunesse piégée dans le présent

Plutôt que d’entrer frontalement dans la monstruosité du passage à l’acte, Fanny Taillandier ouvre son roman sur des existences très ordinaires. Blaise et Djen ne se droguent pas, ne décrochent pas de l’école, mais n’ont ni moyens matériels ni perspectives pour accueillir l’enfant qu’ils attendent. Ils n’attendent plus rien de la société. Face à un ascenseur social en panne, la violence devient une option. Un camarade, Bobby, leur propose une équation brutale : 50 000 euros contre un assassinat. Pour autant, le roman échappe à toute logique de destin tracé d’avance. Blaise et Djen continuent de croire à un « après » : après la naissance, après le crime, après leur petite ville qu’ils rêvent de quitter.

Un récit ancré dans des faits contemporains

Sicario bébé s’inspire de faits divers récents qui ont marqué l’opinion publique, sans jamais se contenter de les transposer.

Ces dernières années, la presse a documenté une réalité glaçante : des adolescents, parfois à peine sortis de l’enfance, recrutés pour tuer contre rémunération. En 2022, une enquête du Nouvel Obs donnait la parole à un jeune ayant accepté un contrat « juste après le bac », pour une somme « à cinq chiffres », faisant écho à la fusillade du 18 juillet 2022 rue Popincourt, à Paris. En 2024, à Marseille, un chauffeur VTC de 36 ans aurait été abattu par un adolescent de 14 ans, recruté depuis sa cellule par un détenu, contre 50 000 euros. En 2025, à Vaulx-en-Velin, un tireur de 18 ans, contacté via Telegram et payé 2 500 euros, aurait tué un autre jeune de 19 ans. La presse parle alors d’« ubérisation du crime ».

Défaire les récits virils et simplistes

Convaincue que la littérature doit réintroduire de la nuance dans un monde qui en manque, Fanny Taillandier déconstruit les récits dominants. Blaise, celui qui accepte le marché, n’est pas un cliché de virilité brute : c’est un adolescent qui veut être un père présent, un amoureux capable d’exprimer ses sentiments, un garçon traversé par la peur et le sens des responsabilités. Là où les faits divers - et plus encore lorsqu’ils concernent les quartiers populaires -véhiculent souvent des images de virilité factice ou de fascination pour l’argent, Sicario bébé place au premier plan l’amour, la fragilité, l’envie de sauver quelque chose. L’autrice invente aussi à ces jeunes un langage où les mots comptent : Blaise aime les récits de son professeur d’histoire-géographie, Djen est passionnée de poésie.

Et si, au cœur même du chaos, la littérature restait une forme d’espoir ?